CHAPITRE XXIV
Le tonnerre grondait, la foudre frappait et le vent hurlait dans la galerie menant de l’amphithéâtre à la grotte. L’orage qui couvait depuis la création du monde se déchaînait toujours au-dehors. Tout en rengainant son épée, Garion songea avec détachement au mécanisme de sa pensée. C’était arrivé si souvent auparavant qu’il s’étonnait de ne pas l’avoir prévu. Les circonstances exigeaient qu’il prenne une décision. Le fait qu’au lieu d’y réfléchir il s’intéressait à ce qui l’entourait signifiait qu’il avait déjà choisi, quelque part, dans un recoin si profond de son esprit qu’il n’avait même pas effleuré sa conscience. Il y avait, admit-il, une excellente raison à cela. Ruminer la crise ou la confrontation imminente ne ferait que le perturber, l’amener à toutes sortes de conjectures, de réticences et d’arrière-pensées qui risquaient de le condamner à une indécision torturante. Bonne ou mauvaise, sa décision était prise. Continuer à se ronger les sangs ne servirait à rien. Et cette décision, il le savait, n’était pas seulement basée sur un raisonnement minutieux mais aussi sur des sentiments profonds. Sa paix intérieure, sa sérénité, venaient de la certitude que son choix, quel qu’il soit, était le bon. Il ramena calmement son attention vers la grotte.
C’était difficile à dire à la lueur rouge du Sardion, mais les pierres de la paroi semblaient être de basalte, et s’être fracturées en une myriade de surfaces planes et d’arêtes tranchantes. Le sol était étrangement lisse, mais avait-il été patiemment érodé par l’action millénaire des eaux ou aplani par une seule pensée de Torak lorsqu’il était venu dans cette caverne affronter et finalement rejeter UL, son père ? — mystère. Le murmure de l’eau qui gouttait dans la mare, à l’autre bout de la grotte, constituait une autre énigme. C’était le plus haut pic du récif. L’eau aurait dû couler vers le bas, pas remonter vers une source invisible dans la muraille. Enfin, Beldin ou Durnik lui expliqueraient sûrement ce phénomène. Garion savait qu’il devait rester sur ses gardes dans cet étrange endroit ; ce n’était pas le moment de se déconcentrer en se posant des problèmes de physique hydraulique.
Et puis, comme c’était la seule source de lumière dans cette sombre grotte, le regard de Garion tomba inévitablement sur le Sardion. C’était un gros galet repoussant, strié de bandes étroites, orange et d’un blanc laiteux, à présent teinté de bleu par la lueur fluctuante de l’Orbe. Il était aussi lisse que celle-ci. Elle avait été polie par la main d’Aldur, mais le Sardion, qui l’avait poli ? Un Dieu inconnu ? Un clan de brutes hirsutes, accroupies autour dans une morne patience, se consacrant, génération après génération, à la tâche unique, incompréhensible, d’en frotter la surface orange et blanche avec leurs mains calleuses, aux ongles cassés, plus semblables à des pattes qu’à des appendices humains ? Si dénués de pensée qu’ils soient, ces hommes primitifs avaient dû sentir le pouvoir de la pierre, se dire que c’était un Dieu, ou du moins un objet divin, et peut-être leur polissage aveugle était-il devenu une forme d’adoration obscure ?
Garion laissa ensuite errer ses yeux sur les visages familiers de ces hommes et ces femmes qui, en réponse à des destinées inscrites dans les étoiles depuis le premier jour du monde, l’avaient accompagné à cet endroit par ce jour entre tous. La mort de Toth avait répondu à une question jusqu’à présent sans réponse, et tout était en ordre.
Encore éplorée, le visage crispé par la douleur, Cyradis s’avança vers l’autel et se tourna vers eux.
— L’instant approche, dit-elle d’une voix claire et ferme. L’Enfant de Lumière et l’Enfant des Ténèbres doivent à présent faire connaître leur décision. Tout doit être prêt pour le moment de mon Choix. Sachez tous les deux que votre choix, une fois effectué, ne pourra être défait.
— Mon choix est fait depuis le commencement des âges, déclara Zandramas. Tout le long des interminables avenues du temps, le nom du fils de Belgarion retentit car il a touché Cthrag Yaska, ce qui en détourne toutes les autres mains à part celle de Belgarion lui-même. A l’instant où Geran effleurera Cthrag Sardius, il deviendra un Dieu omnipotent, plus puissant que tous les autres, et il établira son pouvoir et sa domination sur la Création tout entière. Approche, Enfant de Lumière. Prends place devant l’autel de Torak et attends le Choix de la Sibylle de Kell. A l’instant où elle te choisira, tends la main et saisis ta destinée.
C’était le dernier indice. Garion connaissait désormais le choix qu’il avait fait dans le secret de son âme, et il sut pourquoi il était si parfaitement juste. Geran s’approcha de l’autel à regret, s’arrêta et se retourna avec gravité.
— Le moment est maintenant venu pour Toi, Enfant de Lumière, de faire connaître Ton choix, dit Cyradis. Auquel de Tes compagnons transmettras-Tu le fardeau ?
Garion n’avait pas le sens du mélodrame. Ce’Nedra et tante Pol avaient le chic pour tirer tout le potentiel dramatique d’une situation donnée, mais avec sa solide éducation sendarienne, matérialiste, il était plus porté à la sobriété. Seulement il se disait que Zandramas devait, même vaguement, connaître son choix. Il savait aussi que si elle avait accepté, à son corps défendant, de remettre son sort entre les mains de Cyradis, elle était encore capable d’une dernière tentative désespérée. Il devait faire quelque chose pour la déstabiliser afin qu’elle hésite au moment crucial. S’il lui laissait croire qu’il s’apprêtait à faire un mauvais choix, elle exulterait et croirait avoir finalement gagné. Puis, au dernier moment, il ferait le bon choix. La déception fulgurante de l’Enfant des Ténèbres arrêterait peut-être son bras, et Garion en profiterait pour la mettre hors d’état de nuire. Il nota soigneusement leur position respective, à Geran, Otrath et elle. Geran était à une dizaine de pieds peut-être devant l’autel, Zandramas à quelques pas de lui. Otrath était collé au mur du fond de la grotte.
Il ne pouvait se permettre la moindre erreur. Il allait laisser monter la tension chez Zandramas puis, presque aussitôt, réduire ses espoirs à néant. Il se forgea, assez artistiquement, se dit-il, une expression à la fois perplexe et angoissée. Il erra entre ses amis en s’arrêtant devant chacun pour le regarder sous le nez, en se payant le luxe de lever parfois un peu la main comme s’il s’apprêtait à faire le mauvais choix. Et chaque fois il sentait distinctement l’exaltation farouche qui montait en Zandramas. Elle ne tentait même pas de dissimuler ses émotions. De mieux en mieux. Son ennemie avait perdu toute raison, à présent.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? murmura Polgara lorsqu’il passa devant elle.
— Je t’expliquerai plus tard, répondit-il tout bas. C’est nécessaire et important. Fais-moi confiance, Tante Pol.
En s’approchant de Belgarath, il sentit l’appréhension qui émanait de Zandramas. L’Homme Eternel n’était pas de la petite bière, et s’il se retrouvait doté des pouvoirs de l’Enfant de Lumière accrus d’une possible divinité, il pouvait constituer un adversaire redoutable.
— Alors, tu te décides ? ronchonna son grand-père.
— J’essaie de feinter Zandramas, chuchota Garion. Surveille-la quand je choisirai. Il se pourrait qu’elle tente quelque chose.
— Alors tu sais qui choisir ?
— Evidemment. Sauf que je m’efforce de ne pas y songer tout de suite. Je ne veux pas qu’elle le lise dans mes pensées.
— Fais ce que tu crois devoir faire, Garion, grommela le vieux sorcier avec une grimace. Mais ne traîne pas trop. N’irrite pas Cyradis en même temps que Zandramas.
Garion passa devant Sadi et Velvet tout en sondant les états d’âme de Zandramas. Elle était en proie à des émotions tumultueuses, fébriles. Laisser durer le plaisir ne servirait à rien. Il s’arrêta enfin devant Silk et Essaïon.
— Ne réagis pas, souffla-t-il à son ami au museau de fouine. Ne manifeste rien, quoi que je fasse.
— Ne fais pas de bêtises, Garion, grinça Silk entre ses dents. Je ne suis pas à la recherche d’une promotion, tu le sais.
Garion acquiesça d’un battement de cils. C’était presque fini. Il regarda Essaïon, ce jeune homme qui était presque son frère.
— Je te demande pardon, Essaïon, souffla-t-il. Tu ne me remercieras probablement pas pour ce que je vais faire.
— Tout va bien, Belgarion, sourit Essaïon. Je le savais depuis un certain temps maintenant. Je suis prêt.
Tout s’encliquetait. C’était sûrement la dernière fois qu’Essaïon répondait à cette multiple question : « Es-tu prêt ? ». Il en avait l’air. Il l’était probablement depuis le jour de sa naissance. Toutes les pièces du puzzle étaient en place, et si étroitement imbriquées que rien ne pourrait plus jamais les défaire.
— Choisis, Belgarion, intervint Cyradis d’un ton pressant.
— Mon choix est fait, Cyradis, répondit simplement Garion.
Il tendit la main et la posa sur l’épaule d’Essaïon.
— Voici mon choix. Voici l’Enfant de Lumière.
— Parfait ! s’exclama Belgarath.
— C’est fait, approuva, en écho, la voix intérieure de Garion.
Garion éprouva un pincement au cœur puis une sorte de vide, de regret. Il n’était plus l’Enfant de Lumière. Ce rôle incombait désormais à Essaïon. Mais il savait qu’une dernière responsabilité pesait sur lui. Il se retourna lentement, avec une indifférence étudiée. La nuit étoilée qui était le visage de Zandramas exprimait un mélange d’expressions complexes alliant la colère à la peur et la frustration. Garion en retira la certitude qu’il avait bien choisi. Il n’avait jamais eu l’occasion d’essayer ce à quoi il s’apprêtait maintenant et le moment était peu propice aux expériences, mais il avait vu et senti tante Pol le faire plusieurs fois. Il étendit à nouveau, prudemment, un pseudopode mental vers la conscience de Zandramas, moins cette fois pour en obtenir une réponse émotionnelle globale qu’une précision. Il devait savoir exactement ce qu’elle préparait avant de passer à l’action.
La Sorcière de Darshiva était en proie à un tumulte de pensées et d’émotions confuses. L’espoir farouche que le subterfuge de Garion avait soulevé en elle semblait avoir atteint son but. Elle hésita, déconcertée, incapable d’arrêter une conduite et en même temps déterminée à agir. Elle ne pouvait s’en remettre au choix de la Sibylle de Kell. Elle ne pouvait tout simplement pas s’y résoudre.
— Viens donc, Enfant de Lumière. Approche-Toi de l’Enfant des Ténèbres afin que je choisisse entre vous, dit Cyradis.
Essaïon opina du chef et rejoignit Geran.
— C’est fait, Cyradis, dit Poledra. Tous les choix sont faits, sauf le tien. C’est l’endroit voulu, et le jour prévu. Le moment de t’acquitter de ta tâche est venu.
— Point encore, Poledra, objecta Cyradis d’une voix frémissante. Je dois attendre du Livre des Cieux le signal que l’instant du choix est arrivé.
— Le Livre des Cieux n’est point visible, Cyradis, rétorqua la grand-mère de Garion. Nous sommes au sein de la terre.
— Point n’ai besoin d’accéder au Livre des Cieux. Il viendra à moi.
— Songes-y, Cyradis, susurra Zandramas d’un ton mielleux, insinuant. Songe à mes paroles. Il n’y a pas de choix possible hormis le fils de Belgarion.
Ses paroles firent à Garion l’effet d’un signal d’alarme. Elle avait pris une décision. Elle savait ce qu’elle allait faire, mais elle avait réussi à le lui cacher. Sacrée Zandramas ! Elle avait prévu depuis le début, avec une précision quasi militaire, chacun de ses mouvements à lui, puis chacune de ses propres contre-attaques. Quand une de ses manœuvres échouait, elle passait à la suivante. Voilà pourquoi il ne pouvait surprendre ses réflexions. Elle n’avait pas besoin de réfléchir, elle savait d’avance ce qu’elle allait faire. Il avait tout de même l’impression que son prochain mouvement concernait Cyradis elle-même. C’était son ultime ligne de défense.
— Ne fais pas ça, Zandramas, lui dit-il. Tu sais que ce n’est pas la vérité. Laisse-la en paix.
— Alors, choisis, Cyradis ! ordonna la sorcière.
— Je ne puis. L’instant n’est point encore arrivé.
Et son visage était crispé par une mortelle angoisse.
Garion sentit alors que Zandramas émettait des ondes de doute et d’indécision concentrées sur Cyradis. C’était sa dernière chance. Ses tentatives successives sur les autres ayant échoué, elle s’attaquait maintenant à la Sibylle de Kell.
— Aide-la, Tante Pol, implora silencieusement Garion. Zandramas l’empêche de faire le choix.
— Oui, Garion, répondit la voix calme de Polgara. Je sais.
— Fais quelque chose !
— Pas encore. Pas avant le moment du Choix. Si j’interviens trop tôt, Zandramas prendra des mesures pour me contrer.
— Il se passe quelque chose, dehors, fit Durnik d’une voix tendue. On dirait qu’il y a de la lumière dans la galerie.
Garion détourna très vite les yeux. La lumière était encore vague, indistincte, mais elle ne ressemblait à rien de connu.
— C’est le moment du choix, Cyradis ! lança Zandramas d’un ton implacable. Choisis !
— Je ne le puis, gémit la sibylle en se tournant vers la lumière plus vive d’instant en instant. Point encore ! Je ne puis choisir ! se lamenta-t-elle, et elle tituba vers le centre de la caverne en se tordant les mains. Je n’y suis point prête ! Je ne puis effectuer le Choix ! Que quelqu’un d’autre le fasse !
— Choisis ! répéta impitoyablement Zandramas.
— Si seulement je pouvais les voir ! sanglota Cyradis. Si seulement j’y voyais !
Alors, enfin, Polgara s’avança.
— C’est facile à arranger, Cyradis, dit-elle d’une voix calme, étrangement réconfortante. Ta vision a obscurci Ta vue, et voilà tout.
Elle tendit la main et lui enleva doucement son bandeau.
— Regarde-les donc avec tes yeux humains et fais ton Choix.
— C’est interdit ! protesta Zandramas d’une voix stridente en voyant voler en éclat son dernier atout.
— Non, rétorqua Polgara. Si c’était interdit, je n’aurais pu le faire.
Mais Cyradis reculait, aveuglée par la sombre clarté de la grotte.
— Je ne le puis ! s’écria-t-elle en se masquant les yeux avec les mains. Je ne puis le faire !
— Je triomphe ! exulta Zandramas, pleine d’un espoir insensé. Le Choix doit être fait, mais il le sera par quelqu’un d’autre. Il ne t’appartient plus, Cyradis, car la décision de ne pas choisir est un choix en elle-même.
— C’est vrai, Beldin ? demanda très vite Garion.
— Il y a deux écoles de pensées à ce sujet.
— Oui ou non, Beldin ?
— Je ne sais pas, Garion. Vraiment pas.
Une explosion silencieuse illumina soudain la galerie qui menait au dehors. La lumière devint éblouissante, plus aveuglante que le soleil même, si impossiblement intense qu’elle brillait jusque dans les interstices entre les pierres.
— Le moment est enfin arrivé, fit, par les lèvres d’Essaïon, la voix atone du compagnon intérieur de Garion. C’est le moment du Choix. Choisis, Cyradis, ou tout cessera d’être.
— C’est arrivé, dit, par la bouche de Geran, une autre voix tout aussi inexpressive. C’est le moment du Choix. Choisis, Cyradis, ou rien ne sera plus.
Cyradis tangua, tourmentée par une atroce indécision. Son regard allait de l’un à l’autre des deux visages placés devant elle. Elle se tordit à nouveau les mains.
— Elle ne peut pas ! s’exclama l’empereur de Mallorée en se précipitant impulsivement vers elle.
— Elle doit le faire ! rétorqua Garion en retenant son ami par le bras. Si elle ne choisit pas, tout est perdu à jamais !
— C’en est trop pour elle ! croassa Zandramas, les yeux brillants d’une joie malsaine. Tu as fait ton choix, Cyradis ! Il ne peut être défait. Je vais choisir à ta place et je serai élevée au-dessus de la multitude quand le Dieu des Ténèbres reviendra !
Ce fut peut-être l’ultime erreur, l’erreur fatale de Zandramas. Cyradis se redressa et la regarda bien en face, les prunelles étincelantes.
— Il n’en sera point ainsi, Zandramas, dit-elle d’une voix tranchante. J’ai exprimé mon hésitation, non un choix, et le moment n’est pas encore passé.
Elle leva son beau visage et ferma les yeux. Le chœur des Sibylles de Kell s’enfla, monta crescendo dans les limites étroites de la grotte et s’acheva sur une note interrogative.
— La décision m’appartient donc toujours, confirma Cyradis. Toutes les conditions sont-elles remplies ? demanda-t-elle aux deux consciences invisibles qu’abritaient Essaïon et Geran.
— Elles le sont, répondit l’une par la bouche d’Essaïon.
— Elles le sont, répondit l’autre par les lèvres de Geran.
— Alors, prenez connaissance de mon Choix, dit-elle.
Elle regarda encore une fois, intensément, le petit garçon et le jeune homme. Puis, avec un cri de désespoir inhumain, elle se laissa tomber dans les bras d’Essaïon.
— Je te choisis ! s’exclama-t-elle en sanglotant. Pour le meilleur ou pour le pire, c’est toi que je choisis !
Il y eut une embardée titanesque, mais non un tremblement de terre, car pas un gravillon ne fut délogé des parois ou de la voûte de la grotte. Garion eut, sans savoir comment, la certitude que le monde entier s’était déplacé latéralement – de quelques pouces, de quelques toises, de plusieurs milliers de lieues peut-être – et que ce mouvement avait été universel. Le pouvoir déchaîné par la décision que Cyradis avait eu tant de mal à prendre passait l’entendement humain.
La lumière aveuglante diminua peu à peu, et la lueur émise par le Sardion devint faible et malsaine. Zandramas se tassa sur elle-même. Les lumières qui tournoyaient sous sa peau vacillèrent, puis leur éclat s’intensifia et elles se mirent à tourner de plus en plus vite.
— Non ! hurla-t-elle. NON !
— Peut-être ces lumières qui hantent ta chair, Zandramas, témoignent-elles de ton élévation, fit Poledra. Il se pourrait que tu brilles bientôt d’une lumière plus vive qu’une constellation. Tu n’as pas démérité de la Prophétie des Ténèbres. Elle trouvera bien un moyen de t’exalter.
La Sorcière de Darshiva recula piteusement devant elle.
— Ne me touche pas ! cracha-t-elle entre ses dents.
— Ce n’est pas à toi, Zandramas, que j’en veux, mais à ta défroque. Je veux voir ta récompense, je veux te voir t’élever au-dessus des multitudes !
Poledra lui arracha sa robe. La Sorcière de Darshiva ne fit rien pour dissimuler sa nudité, car, de fait, elle n’était pas nue. Elle n’était plus qu’un contour vague, indistinct, une silhouette d’ombre emplie de lumières tourbillonnantes, étincelantes, plus vives d’instant en instant.
Geran courut vers sa mère de toute la vitesse de ses petites jambes. Ce’Nedra le prit dans ses bras et le serra sur son cœur en pleurant de joie.
— Que va-t-il lui arriver ? s’interrogea tout haut Garion. C’est l’Enfant des Ténèbres, après tout.
— Il n’y a plus d’Enfant des Ténèbres, Garion, répondit Essaïon. Ton fils n’a rien à craindre.
Garion éprouva un immense soulagement. Puis l’impression d’une présence bouleversante qu’il avait eue lorsque Cyradis avait fait son Choix se précisa : il était en présence d’un Dieu. Il regarda plus attentivement Essaïon et cette sensation se confirma. Son jeune ami n’était plus le même. Le jeune homme doux et innocent, d’une vingtaine d’années à peine, semblait maintenant à peu près du même âge que Garion, bien que son visage grave et sage soit étonnamment sans âge.
— Nous avons une dernière chose à faire ici, Belgarion, dit-il solennellement.
Il s’approcha de Zakath et lui déposa doucement, tendrement dans les bras la sibylle agitée de sanglots inconsolables.
— Prenez soin d’elle, je vous en prie, dit-il.
— Jusqu’au dernier de mes jours, Essaïon, promit Zakath en menant la fille en pleurs vers ses compagnons.
— Maintenant, Belgarion, reprit Essaïon, ôte l’Orbe de mon frère de l’épée de Poing-de-Fer et confie-la moi. Il est temps de finir ce que nous avons commencé ici.
Garion passa docilement la main derrière son épaule et mit la main sur le pommeau de son épée.
— Viens, toi, dit-il.
L’Orbe se détacha avec un petit cliquetis. Il la tendit au jeune Dieu.
Essaïon prit la pierre palpitante d’une lumière bleue, se tourna vers le Sardion et la regarda à nouveau. Son visage traduisit une émotion inexprimable alors qu’il contemplait les deux pierres qui étaient au centre de la Division. Mais, quand il leva la tête, ses traits étaient redevenus sereins.
— Ainsi soit-il, dit-il enfin.
Alors, devant les yeux horrifiés de Garion, il emprisonna l’Orbe dans sa main et l’enfonça délibérément dans le Sardion.
La lueur rougeâtre qui animait la pierre sembla vaciller. Puis, comme Ctuchik au dernier moment, elle se dilata, se contracta, se dilata une dernière fois et – comme Ctuchik –, elle implosa, c’est-à-dire qu’elle explosa dans les limites restreintes d’un globe de force inimaginable, issu du Vouloir d’Essaïon, du pouvoir de l’Orbe, ou de tout autre source. Garion savait que sans cette force, le monde entier aurait été pulvérisé par ce qui se passait dans cet endroit confiné.
Bien que partiellement étouffée par le corps immortel et indestructible d’Essaïon, la déflagration fut colossale, et ils furent tous projetés à terre par sa violence. Une grêle de pierres tomba de la voûte, et l’îlot pyramidal qui était tout ce qui restait de Korim fut ébranlé par un tremblement de terre plus puissant que celui qui avait détruit Rak Cthol. Dans le périmètre de la grotte, le bruit fut impensable. Sans réfléchir, Garion roula de l’autre côté du sol qui tanguait afin de faire à Ce’Nedra et Geran un abri de son corps en armure, notant au passage que tous ses compagnons protégeaient de la même façon ceux qui leur étaient chers.
La terre trembla convulsivement pendant un moment. Ce qui se tenait maintenant sur l’autel, la main d’Essaïon encore enfouie dedans, n’était plus le Sardion mais une sphère d’énergie mille fois plus lumineuse que le soleil.
Enfin, toujours aussi calmement, Essaïon ôta l’Orbe d’Aldur de la masse incandescente qui avait jadis été le Sardion. Comme si, par ce geste, il la privait de ce qui avait assuré sa cohésion, Cthrag Sardius vola en une myriade de fragments éblouissants qui montèrent vers le ciel en traversant la voûte de la grotte, déchiquetant le sommet de la pyramide encore agitée de soubresauts, faisant voler en tous sens, tels d’infimes gravillons, d’énormes blocs de pierre.
Le ciel soudain révélé brillait d’une clarté aveuglante où se perdirent les éclats du Sardion.
Zandramas poussa un gémissement inhumain, une plainte de bête blessée à mort. Le contour imprécis auquel elle était réduite se convulsait, grouillait comme un nid de serpents.
— Non ! hurla-t-elle. Cela ne se peut ! Tu avais promis !
Garion ne savait pas, ne pouvait savoir, à qui s’adressaient ces paroles. Elle tendit les mains vers Essaïon dans un geste implorant.
— Aide-moi, Dieu des Angaraks ! supplia-t-elle. Ne me laisse pas tomber entre les mains de Mordja ou dans l’effroyable étreinte du Dieu des Enfers ! Sauve-moi !
Sa masse ombreuse s’ouvrit en deux et les lumières mouvantes qui étaient devenues sa substance suivirent inexorablement les fragments du Sardion dans l’intense clarté du ciel.
Ce qui restait de la Sorcière de Darshiva tomba à terre, telle une mue de serpent, déchiquetée, ratatinée, dépouille que nul ne revêtirait plus désormais.
La voix qui sortit des lèvres d’Essaïon était très familière à Garion. Il l’avait entendue toute sa vie.
— Echec, dit-elle avec détachement, comme on énonce un fait indiscutable. Echec et mat.